S.2 – Episode 10 – Des choses terribles vont arriver

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Des choses terribles vont arriver. Elle le sait, elle le sent. Il y a des instants comme ça qui ont une odeur de catastrophe. Des instants qui puent la rupture imminente, la mauvaise nouvelle, l’annonce funèbre. C’est quelque chose qui flotte dans l’air. De l’électricité dans tout le corps. Les nerfs tendus. La couleur de l’angoisse qui se pose sur tout.

On voudrait dormir pendant trois jours pour éviter le danger. Devenir sourd, aveugle ou disparaître. Mais il n’y a rien à faire pour conjurer le mal. Quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, tout est déjà en place, le drame peut commencer.

Elle a su que c’était un de ces mauvais soirs. Elle a su qu’elle lui parlerait de l’autre fille au dîner. Et elle a pressenti que ce qui se passerait ensuite changerait les choses pour toujours. Mais c’est inévitable. Elle ne peut pas faire autrement. Tous les éléments sont en place. Ce n’est qu’une question d’heures.

Il n’y a pas de bons mots, ni de bonne façon. Parce qu’elle sera blessée, elle deviendra blessante. Pour ne pas l’être à son tour, il se drapera d’indifférence. Pour briser sa froideur elle se déchaînera, la voix rauque et les syllabes qui sifflent, qui butent contre les dents, qui se mêlent à la salive. Des paroles seront prononcées ; impossibles à effacer. Des plaies s’ouvriront ; et chaque mot s’y collera comme un grain de sel. Leur colère réciproque se vautrera dans la vulgarité, la mauvaise foi et l’amertume. Et quand ils seront allés trop loin, ils se toiseront, sales et meurtris. Ils hésiteront un instant et mesurant tout ce qui est déjà perdu, ils basculeront.

– Je vais tout raconter à mon père, espèce de salaud ! Je vais lui dire comment son protégé n’est qu’un connard qui traite sa fille comme de la merde. Je vais tout lui balancer et il va t’arracher les couilles, mon pauvre. Il va te les faire bouffer. Parce que tu n’es rien pour lui. Je suis sa fille, MOI !

Norma ferme les yeux avant même qu’il bouge le petit doigt. Elle grimace prête à récolter sa ration de violence et de haine. Les coups pleuvent sans qu’elle puisse comprendre où et comment. Sa tête part d’un côté, ses épaules de l’autre. Un coup de poing sur l’oreille la rend sourde. Tout le reste se passe en silence. Comme si elle était plongée sous l’eau. Elle entend chaque impact de l’intérieur. La douleur n’a pas le temps de la foudroyer. Pourtant il cogne. De toutes ses forces. Il n’arrête pas. Elle est ballottée comme une poupée de chiffon et ne pense qu’à une chose : s’accrocher le temps que ça passe. Les yeux toujours fermés. Dans le noir et le silence elle pense à autre chose, ou presque. Elle se dit que Jonathan partira dès qu’il aura fini. Il quittera la ville avant qu’elle ait le temps d’appeler son père. Il déguerpira la peur au ventre parce qu’Antonio sera fou de rage quand il verra ce qu’il a fait à sa fille. Peut-être même qu’il la retrouvera morte. Norma a la nausée. Elle vomit. Et elle perd connaissance.

Quand elle se réveille, elle ne sait pas combien de temps est passé. Elle est étendue dans le salon. Son sang a eu le temps de sécher sur le tapis. La pièce est plongée dans le noir. Il fait nuit. Elle se redresse douloureusement et lit l’heure sur le décodeur : 2 : 42. Elle passe ses mains sur son visage et sent les croûtes et les boursouflures. Elle se met debout, fait quelques pas. En allant dans la salle de bain, elle passe devant la chambre. La porte est ouverte. Elle entend des ronflements et, dans la faible lueur du radio-réveil, le profil de Jonathan se dessine. Elle s’enferme. La lumière du néon l’éblouit. Elle nettoie ses blessures, efface les traces. Elle se déshabille et enfile un tee-shirt qui traîne. Elle rejoint la chambre sur la pointe des pieds et se glisse dans le lit. Sous l’odeur du savon, elle perçoit encore celle du sang. Elle revoit l’eau rouge couler dans la vasque, cette teinte profonde qui se dilue et glisse sur la faïence blanche.

Et tout à coup l’électrochoc.

Elle se lève et attrape un jean. Elle repousse la porte de la chambre en sortant et s’habille le plus vite possible. Elle quitte l’appartement sans bruit et va frapper chez les voisins. Personne ne répond. Il est presque trois heures du matin. Elle n’ose pas frapper plus fort.

Près de l’ascenseur, elle soulève une dalle de moquette décollée. C’est là qu’ils cachent une clé, elle les a vu faire. Elle déverrouille leur porte et entre chez eux. L’odeur la prend aussitôt à la gorge.

Sa main trouve l’interrupteur.

Les traces de sang sur les murs blancs.

Et avachis sur le sol, les corps en décomposition.

Fin de la Saison 2

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S.2 – Episode 9 – Norma frissonne

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Norma frissonne. Elle attend sur le quai de la gare. Qu’est-ce qu’elle déteste ça. Elle est gavée depuis longtemps des moments poétiques : retrouvailles d’amoureux, larmes de séparation, errances de toutes formes.

Le vent froid qui s’engouffre, le retard qui s’accumule sur les écrans, le bruit assourdissant des trains de marchandises qui passent à toute vitesse… et l’envie parfois de se laisser glisser dessous… Ou d’y balancer ce type aviné qui tangue sur le quai à côté d’elle… Tout la répugne chez lui, ses ongles noirs crispés sur sa canette, sa façon de la coller d’un peu trop près et sa voix quand il l’a traitée de pute en gueulant, tout à l’heure, dans le hall, parce qu’elle refusait de lui donner quelque chose…

Norma chasse toutes ces pensées et se réfugie dans la chaleur du wagon. Mais ce sont d’autres idées qu’elle essaie en vain d’effacer de son esprit. Jonathan au bras d’une autre. Jonathan qui en embrasse une autre. Jonathan qui regarde cette autre avec une étincelle au fond des yeux.

À partir des mots de Marie, imaginer tout un tas de scénarii possibles, des situations sous tous les angles… Depuis une table voisine, l’apercevoir qui prend sa main sur la nappe tachée du bistrot et qui se penche vers elle. Au coin de la rue, presque cachée derrière le mur, les entrevoir en train d’arpenter le trottoir à grandes enjambées, enlacés, souriants. Derrière le reflet d’un parebrise étincelant, discerner leurs deux profils qui se rejoignent… C’est plus fort qu’elle, à partir d’une idée il faut toujours qu’elle brode. Que son cerveau, tournant à toute allure, l’entraîne bien plus loin.

Le mouvement du train la berce. Elle a mis du temps à se réchauffer. Elle n’a pas quitté son manteau. Dans ce cocon de laine, la tête reposant sur son écharpe, elle glisse dans le sommeil. Le visage de Jonathan se transforme et s’efface. Sa voix prend un autre timbre. Il se dispute avec elle et la seconde d’après lui propose un thé en souriant. Puis il a disparu. Norma voit sa mère et elle jurerait que ça empeste l’encens. Anne parle en chuchotant pour ne pas la réveiller. À son murmure se mêle celui de sa tante. Quelqu’un remonte la couverture sur elle. Soudain la main manucurée se crispe de douleur. Quelqu’un pousse un cri, qui se mue en rire. On dirait celui de Marie. Est-ce qu’elle a bien prononcé ces mots ? Je t’ai toujours dit qu’il se foutait de toi.

Une voix anonyme et familière annonce la prochaine gare…

Norma sent qu’elle a dormi profondément, la bouche ouverte. Elle s’essuie discrètement le coin des lèvres en espérant de toutes ses forces ne pas avoir ronflé. Au moment où elle se lève pour récupérer son sac, l’homme assis sur la banquette en face lui adresse un :
– Alors, on a fait un gros dodo…
Norma lui sourit gênée et quitte le wagon les joues en feu. Elle s’en veut aussitôt. « Pourquoi tu as souri à ce type ? De quoi il se mêle avec sa remarque condescendante… c’est quoi son délire ? Humilier les jeunes femmes… Il n’aurait pas dit ça à… Pfff. Connard. ». Elle se jure intérieurement de ne plus jamais se laisser déstabiliser dans ce genre de situation.

Une secousse fait tomber sa tête en avant. Elle se réveille dans un sursaut. Elle est toujours assise. L’homme en face lit son journal.
Ce n’était qu’un rêve.
Elle regarde sa montre. Elle sera bientôt arrivée. Elle rassemble ses affaires et se met debout d’un pas chancelant.
– Alors, on a fait un gros dodo…
C’est l’homme qui vient de lui parler. Les yeux levés vers elle. Un abominable petit rictus au coin de lèvres. Norma ne baisse pas le regard. Elle l’affronte. Mâchoires serrées, visage fermé. Pas l’ombre d’un sourire ou d’une rougeur. L’homme déglutit. Son rictus s’est effacé. Il retourne à sa lecture en se raclant la gorge.

Des rêves prémonitoires maintenant…

Quand elle arrive chez son père, quelques heures plus tard, il n’est pas encore rentré. Il va falloir l’attendre en compagnie de Karine. « Quelle journée de merde ». Pourtant sa « belle-mère » lui sourit de toutes ses dents bien étincelantes. Blanchiments réguliers et soins orthodontistes de pointe depuis son plus jeune âge. Elle fout chaque année une fortune dans ce sourire carnassier hollywoodien. Norma se demande si c’est un des trucs qui a séduit son père.

Karine lui offre un jus de fruits et l’invite à s’asseoir dans le confortable canapé en cuir blanc. Son père a renoncé à adopter un chat pour préserver l’intégrité de ce canapé. Lui qui a toujours adoré les félins. Norma se demande un instant qu’est-ce qui apporte le plus de satisfaction… Un sofa en cuir de buffle véritable, « le diamant du cuir » comme l’avait précisé ce petit péteux de vendeur persuadé d’être le dieu de la vente, capable de refourguer un congélateur à des esquimaux, ah ah ah… Un canapé impeccable donc ou un matou caractériel semeur de poils qui se comporte comme s’il ne savait pas qu’il a des griffes au bout des pattes ?
– Tu n’as pas l’air très en forme, Norma.
« Oh non pitié. Elle m’a installée sur le divan pour faire mon analyse. »
– Je suis… préoccupée, en ce moment. Tu sais souvent mon cerveau s’emballe. J’arrive pas à débrancher. Je cogite, je cogite. « C’est sûr que tu dois pas avoir tellement ce genre de problèmes, toi ».  C’est fatigant parfois.
– Je comprends…. Ce n’est pas à cause de Jonathan ?
Norma se redresse et se réinstalle sur le bord de l’assise. « C’est dingue, on ne peut jamais s’asseoir correctement sur ces machins… Pourquoi elle me parle de Jonathan ? Quand j’essaie précisément de ne pas penser à lui et à… cette histoire. ». Karine n’attend plus de réponse et poursuit :
– Méfie-toi de lui… oh je sais, je n’ai pas à te dire ce que tu dois faire. Tu es une grande fille. Intelligente. Et ça ne me regarde pas. C’est sans méchanceté, Norma. Tu ne m’aimes pas beaucoup mais moi je n’ai rien contre toi. Je suis sincère, et bienveillante, quand je te dis : méfie-toi de lui.
Norma brûle d’envie de demander « pourquoi » mais elle n’est pas sûre que ce soit une bonne idée.
– C’est un menteur…
– Je sais, Karine. Il aime enjoliver les choses, il en fait parfois un peu trop, c’est son côté frim…
– Mais pas seulement. Ce n’est pas seulement un frimeur inoffensif.
Son regard est très sérieux tout à coup. Sa voix s’est faite plus grave. Elle prend une inspiration pour parler mais le bruit de la porte d’entrée l’interrompt. Le sourire faux réapparaît sur son visage. Et d’une voix forte et agréablement timbrée elle lance :
– Chéri, ta fille est là !

Suite au prochain épisode…

S.2 – Episode 8 – Mais quelle conne !

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– Mais quelle conne !
La voix de Chloé vient de résonner dans le café. Quelques visages se tournent vers leur table. Norma prend un sourire crispé en remuant sa paille en plastique dans son verre de limonade. Et Alexandra fait toujours une gueule de dix pieds de long, comme à son arrivée. Dès qu’elle a poussé la porte, Norma a compris que quelque chose n’allait pas. Et sans surprise, elle a entendu sa sœur raconter son énième altercation avec sa patronne, une morue prénommée Chantal. Pendant tout le récit, Chloé a fait des grimaces d’exaspération en sautillant sur son siège. Norma aspire une gorgée de limonade et s’adresse à sa sœur :
– Alex, c’est pas nouveau. Ça fait six ans que tu bosses pour elle et un bail que tu me racontes les mêmes histoires. Elle te parle mal. Elle te rabaisse. Elle sabote ton travail. Elle t’humilie devant les clientes. Elle t’a même accusée de voler des produits et de piquer dans la caisse. Elle menace de te renvoyer toutes les semaines. D’ailleurs tiens, ce serait une bonne chose ! Parce que je vois bien que tu le vis de plus en plus mal.
– Et plus tu vas mal, plus tu picoles.
La spontanéité de Chloé est désarmante. Norma observe la réaction de sa sœur du coin de l’œil. Mais loin de se vexer pour cette remarque – comme elle l’aurait fait avec Marie, ou qui que ce soit d’autre – Alexandra acquiesce :
– Je sais.

Soulagée d’avoir évité l’orage, Norma en profite pour enfoncer le clou :
– Ça suffit, Alex. Tu l’as dit toi-même l’autre jour : « tu te laisses pas faire ». Alors là, faut que t’arrêtes. Change de salon ! Change de taf! Balance-lui ta démission à la gueule !
– Et barre-toi en emportant le stock de cire d’épilation.
– Je peux pas…
– Et après si tu veux, on organise une nouvelle expédition punitive. T’as son adresse ? T’es déjà rentrée chez elle ?
Norma fusille Chloé du regard :
– T’es tarée! Déjà parle pas si fort… Et puis les expéditions… machin… c’est pas un jeu, ok ? Ça va pas devenir notre nouveau hobby du week-end.
– Moi je propose ça pour rendre service…
– Et toi Alex, arrête de dire que tu peux pas. C’est simple : tu prends la décision et tu le fais.
– J’ai besoin de travailler.
– Tu retrouveras un boulot ailleurs. En un claquement de doigt. C’est sûr. Puis sinon tu sais que papa te propose depuis lon…
– Arrête avec papa !
Norma a sursauté, Chloé aussi.
– Je prendrai pas son sale fric pour ouvrir mon salon de beauté. Tout comme toi tu veux pas de son pognon pour écrire ton satané bouquin. Alors arrête de m’en parler !
– T’as raison. Je suis désolée. En ce moment, je sais pas ce que…
– Et puis je veux pas mon propre salon ! J’en ai jamais voulu ! Je veux pas être la patronne ! Je veux pas diriger, gérer, penser à tout, donner des ordres, endosser les responsabilités. Je veux pas ! T’as compris ? Et je veux pas quitter Chantal ! Oui, elle me rend folle. Mais elle a été là pour moi. Quand notre père chéri s’est barré, justement ! Et que maman était complétement perdue. Chantal, elle m’a écoutée. Elle a compris. Elle me remplaçait au pied levé quand j’avais tellement pleuré dans la réserve que j’avais les yeux d’un lapin atteint de myxomatose. Elle donnait le change devant les clientes quand j’avais la tête ailleurs et…
Elle se tourne vers Chloé :
– …Oui, je suis déjà allé chez elle. Parce qu’elle m’invitait tous les week-ends pour manger avec son mari et son fils. Ils ont partagé avec moi tous leurs poulets-frites du dimanche.
– Enfin j’étais là, moi.
Norma vient de parler, les yeux baissés sur la vieille table en formica du café. Alex secoue la tête :
– Faut toujours que tu ramènes tout à toi.
– À t’écouter, on dirait que t’étais seule.
– Toi, c’était pas pareil.
Le cœur de Norma se met soudain à peser dix tonnes. Elle se lève, balance un billet de 5 euros sur la table et sort sans un mot. Depuis la rue, elle jette un dernier coup d’œil à l’intérieur du café. Elle croise le regard stupéfait de Chloé. Alexandra ne se retourne pas. Norma n’aperçoit que le tigre brodé sur le dos de son blouson bleu.

Norma a reçu un message de Marie lui demandant de passer chez elle dans la soirée. Norma sourit à l’idée de leur réconciliation. Elle s’est habillée comme pour un premier rencard, l’épilation en moins. C’est presque ridicule. Elle a mis un petit ensemble noir et des boucles d’oreilles en nacre. Elle s’est même fait un après-shampoing et elle s’est aspergée du parfum préféré de Marie. Perchée sur des bottes à talons qui élancent sa silhouette, elle a même pensé à acheter un pot d’Häagen Dazs chez l’épicier du coin. Elle arrive avec les 10 minutes de retard réglementaires pour laisser un peu de marge à Marie, éternelle miss-à-la-bourre. Cette dernière la reçoit à moitié en pyjama, trainant des pieds dans ses chaussons. Norma se sent gênée en enlevant sa veste.
– Tu sors après ?
– Euh… Peut-être… je sais pas. Je mets ça au congel’…
– Ah… Pour une autre fois la glace. Ou tu la ramèneras chez toi. Ce soir ça me donne pas envie… et je veux me coucher tôt.
Le message est clair. Il ne faudra pas trop traîner.
– Prends un truc à boire dans le frigo.
Norma se sert un jus de pomme et rejoint Marie dans son salon. Son amie est lovée dans le canapé. Norma s’assoit dans le fauteuil en face.
– T’as l’air crevée.
– Ouais, je suis un peu malade en ce moment. Et je fais des bonnes journées au taf.
-J’aurais pas dû passer…
– Si, si. Je voulais te voir ce soir. Parce qu’après… Si j’attends trop, je saurais pas comment te le dire.
– Je t’écoute.
– Je sais pas trop comment on est censé balancer ça… Je sais que c’est un peu tendu ces derniers temps entre nous, mais tu es mon amie…
– Oui. Toi aussi tu es mon amie.
– Voilà… On est amies… et… entre amies… Je crois qu’il faut être sincères… Pas de cachotteries.
– C’est encore à propos d’Alex ? Je sais ce que tu vas me dire et tu as raison. Mais c’est très compliqué, tu sais. J’étais encore avec elle cette après-midi et … C’est très compliqué. Non, non, c’est bon, je me défile pas comme l’autre fois au téléphone. Mais il faut quand même que je t’exp…
– Jonathan te trompe.
– … Pardon ?
– Il te trompe. Il voit quelqu’un d’autre. Je les ai croisés. Et ça ne pouvait pas laisser de doute. Une connasse blonde, beaucoup moins jolie que toi…
– Quand ?
– Aujourd’hui, pendant ma pause déjeuner. Il ne m’a pas vu. Je suis restée bête. Je ne savais pas ce que je devais faire. Aller le saluer en le traitant de connard ou…
– Le prendre en photo avec ton téléphone pour m’apporter une preuve.
– T’as pas besoin de preuve, tu me fais confiance quand même.
– Je sais pas.
– Ah… Et pourquoi j’inventerai un truc pareil ?
– Jalousie ?
– T’es pas sérieuse.
– Tu me balances une bombe, tranquillement installée sur ton canapé alors qu’on se parle plus depuis des jours. Je devrais me contenter d’un jus de pomme pour faire passer la nouvelle. Et dans vingt minutes tu me mettras à la porte parce que t’es tellement fatiguée. C’est toi qui es pas sérieuse. Avant que ça tourne mal, je vais te souhaiter bonne nuit, je vais récupérer mon pot de glace dans le congélateur et je vais rentrer pour le manger chez moi.
– Avec ou sans l’homme de ta vie qui se fout de ta gueule ?

 

Suite au prochain épisode…

S.2 – Episode 7 – Elle a l’air d’avoir pris 10 kg

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Elle a l’air d’avoir pris 10 kg. Norma se regarde dans le miroir de la cabine d’essayage. Elle s’inspecte sous toutes les coutures. Elle a choisi sa taille habituelle, mais elle se trouve affreusement boudinée. Norma n’a pas eu l’habitude de faire attention à ce qu’elle mange. Elle ne se prive jamais. Elle dévore tout ce qui lui fait envie. Le stress et l’anxiété, deux compagnons qu’elle connaît bien, sont de bons brûleurs de calories. Norma sait qu’elle n’est pas parfaite, mais elle s’est toujours sentie plutôt bien dans sa peau. Bon ok… sauf :

  • quand elle doit traverser la plage en maillot de bain
  • quand elle fait l’amour pour la première fois avec un type les lumières allumées
  • quand ses règles la chiffonnent et qu’elle se trouve bouffie et flasque à la fois (si, c’est possible)
  • quand elle a du mal à fermer le bouton de ce jean adoré dans lequel elle flottait il n’y a pas si longtemps… quoique… le temps passe vite.
  • quand la vendeuse du magasin de lingerie ouvre grand le rideau de la cabine pour voir si le modèle lui va
  • ou qu’une autre femme scrute sa silhouette avec un peu trop d’insistance…

Bref, ok, ok, elle est victime consentante, comme toutes ses congénères, des pressions et des diktats surréalistes de cette société.

Elle se contorsionne dans la petite cabine pour remonter la fermeture éclair « C’est leurs modèles de merde qui sont taillés n’importe comment, c’est pas possible… Argggh ça m’énerve et puis ça ressemble à rien. Je prends le tee-shirt blanc informe que j’ai essayé juste avant et basta ».

Norma sort de la cabine en nage et file vers les caisses. En faisant la queue, elle tente de remettre de l’ordre dans sa coiffure et lance des regards blasés aux mannequins en plastique, taille 32, qui trônent un peu partout dans la boutique. La cliente devant elle a fini de payer, c’est à son tour.

– Bonjour.

La vendeuse lui arrache son cintre des mains, sans répondre et sans un regard. Elle est vaguement en train de parler avec sa collègue à la caisse d’à côté. Une histoire de planning et de Stéphanie, « Non-mais-pour-qui-elle-se-prend-celle-là-je-te-jure-je-vais-finir-par-péter-un-cable-samedi-dernier-je-l-ai-dépannée-vrai-ou-faux ?-non-mais-vrai-ou-pas-vrai ?-alors-qu’elle-vienne-pas-après-dire-que-je-devais-être-là-de-toutes-façons-jtejure-c’est-ce-qu’elle-a-dit ».

Le montant s’affiche sur l’écran. Norma sort sa carte bleue.

– Par carte, s’il vous plait.

«  Elle-exagère-jtejure-elle-a-un-problème-moi-j’ai-vraiment-du-mal-avec-elle-et-pourtant-je-fais-des-efforts-vrai-ou-pas-vrai ? »

Le paiement est accepté. Le ticket de caisse sort. La vendeuse l’arrache, le glisse dans le sac qu’elle tend vers Norma. Toujours sans la regarder. La tête tournée vers sa collègue avec qui elle continue de baver, euh, de bavarder. Norma tente un :

– Merci, au revoir.

Toujours pas de réponse.

– Bon, ben va te faire foutre, alors. Pétasse.

Norma vient de parler bien fort. Son sachet à la main, elle prend la direction de la sortie. La vendeuse a enfin daigné la regarder, sidérée, bouche ouverte comme un poisson hors de l’eau. Alors que Norma s’approche des portes coulissantes, le vigile l’arrête en lui posant la main sur l’épaule :

– Madame, je crois qu’il faut retirer ce que vous avez dit.

– D’abord d’où tu me touches toi ? Tu retires ta main de mon épaule tout de suite.

Le vigile s’exécute. Mais Norma continue :

– Tu sais qui je suis, moi ?

– Hey Madame, faut vous calmer.

– Antoine Vallençay, ça te dit quelque chose ? C’est mon père !

Le vigile baisse les yeux. Visiblement, il connait le nom de son père et sa réputation.

– Désolé, Madame. Je voulais pas vous importuner.

– Te fatigue pas. La prochaine fois que tu me croises tu t’en souviendras au lieu de faire le barbeau…

Elle le voit crisper légèrement les paupières pour réprimer un accès d’orgueil et de rage et elle perçoit l’éclair de haine qui passe dans ses yeux. Elle en a assez fait. Elle sort du magasin et marche rapidement pour s’éloigner. Elle se trouve pitoyable. C’est la première fois qu’elle brandit le nom de son père pour se sortir d’une situation. Ou plutôt pour forcer l’autre à plier, intimidé et penaud. C’est la première fois qu’elle brandit le nom de son père tout court. « C’est Jonathan qui commence à déteindre sur moi… J’aime pas ça. Pas ça du tout ».

                Ce soir, justement, elle dîne avec lui. Jonathan. Rien de très compliqué, ils ont mis une pizza surgelée au four. Il parle beaucoup. Ça lui prend, de temps en temps, il sort de sa réserve et se met à enchaîner les sujets, volubile. Dans ces moments-là, il évoque « ses affaires » comme il dit. Enfin ce à quoi il occupe ses journées. Sans que Norma ne puisse jamais savoir la part de vérité et d’invention. Il cite son père, à elle. Le respecté Antoine Vallençay. De son vrai prénom, de naissance, Antonio. Fils d’une petite italienne et d’un notable français de 12 ans son aîné. Homme d’affaires véreux, aux faux airs de parrain. Entrepreneur fortuné, entouré de petites frappes comme Jonathan. Quand ce dernier parle de celui qu’il appelle « le patron », ses yeux brillent. Norma y lit l’admiration et des lueurs de piété filiale. Jonathan n’a pas de père. Ou plutôt son père n’a jamais voulu de lui. Il ne l’a pas reconnu. Ils se sont vus quelques fois, quand Jonathan était petit garçon. Le géniteur avait une fâcheuse tendance à lui promettre des rendez-vous à deux, père-fils… auxquels finalement, il ne se pointait jamais. Le petit Jonathan l’attendait des heures, assis dans le fauteuil jaune du salon, bien sagement, les yeux sur la pendule. Il n’osait pas bouger, comme par superstition. Comme si le fait d’aller jouer dans sa chambre ou d’allumer la télé pouvait briser quelque chose. Au bout d’une heure ou deux sa mère lui disait que son père ne viendrait sûrement pas, « Comme d’habitude… On ne peut pas compter sur lui. Je suis désolée mon chéri. Il est comme ça, on ne le refera pas. Va jouer. ». Mais Non. Jonathan restait là. Qui peut savoir ce qui se passait dans sa tête pendant ces heures d’attente ? Ces pensées avaient sans doute creusé le vide immense dans lequel Antoine Vallençay était venu se loger des années plus tard.

Jonathan se rêvait en fils spirituel quand il n’était qu’un larbin de plus.

« Le patron » l’appréciait parce qu’il était zélé et charmeur, comme lui. Mais il n’hésiterait pas à le sacrifier, si besoin, Norma le savait. Il lui tournerait le dos, sans un regard en arrière, comme il l’avait fait avec son ex-femme, avec ses filles. Antoine Vallençay pouvait bien maintenant jouer le père attentif, prêt à racheter son absence en offrant un salon de beauté à Alexandra ou une année sabbatique à Norma pour écrire un best-seller. Les deux sœurs n’oubliaient pas que leur mère avait sombré dans l’alcool à cause de ses frasques. Et que leur père n’avait pas fait un geste pour la rattraper, pour la sauver. Qu’après le divorce, il n’était plus joignable quand il s’agissait de défoncer la porte pour retrouver Anne à moitié inconsciente sur le carrelage, d’organiser la cure de désintoxication, de parler tout simplement, pour les laisser vider leur sac. Il se contentait d’envoyer des chèques. « Il fera pareil avec toi, chéri. » pense Norma, en regardant Jonathan, qui continue à parler entre deux bouchées de pizza. Ils mangent en tête-à-tête les deux demis orphelins, chacun comme le reflet de l’autre.

Suite au prochain épisode…

S.2 – Episode 6 – Elle fuit son regard

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Elle fuit son regard. Depuis l’épisode de la gifle, elle l’évite. Elle ne s’adresse à lui que pour des échanges professionnels absolument nécessaires. Norma parle à Yohan laconiquement, sans le regarder. « Il doit me trouver pathétique. C’est lui, bon sang, qui est pathétique ».

Norma vient de finir sa journée. C’est au tour de Yohan de faire la fermeture. Elle prend son sac à main dans l’arrière-boutique. Son collègue surgit de derrière un rayonnage, prêt à lui barrer la route.
– Norma, je voul…
– Pas le temps, je dois filer.
Elle pousse la porte et s’échappe, accompagnée par le petit diling-diling de la clochette. Quelques enjambées plus loin, elle jette discrètement un œil par-dessus son épaule… Depuis le magasin, Yohan la regarde s’éloigner, les bras ballants. Le reflet de la vitrine cache l’expression de son visage. « Abruti, pourquoi tu m’as laissée faire ça ? Pourquoi tu t’es laissé frapper sans réagir ? Tu avais le temps d’arrêter ma claque, de me sermonner, de me traiter de peste idiote. Tu aurais dû m’engueuler, merde ! J’aurais râlé. Je me serais défendue de manière ridicule, en te disant que tu l’avais bien cherché. J’aurais masqué mon humiliation par de la colère. J’aurais fait la gueule le reste de la journée. Nous aurions été quittes… Pauvre type. Maintenant, je te déteste. »

Alors qu’elle marche en ruminant toutes ces pensées, une voiture s’arrête au feu rouge, quelques mètres devant. Aussitôt, le regard de Norma est attiré par la main de la conductrice qui repose sur le bord de la vitre ouverte. Les rayons du soleil s’accrochent au zirconium qu’elle porte à l’index, tandis que, d’une pichenette, elle jette une cigarette encore fumante. Le mégot roule sur le bitume. Norma sent une bouffée d’agacement monter dans sa poitrine. Elle s’avance au niveau de la voiture. Elle se baisse pour ramasser la cigarette incandescente et, sans réfléchir, l’écrase sur la main de la conductrice. Le cri de surprise avant celui de la douleur. L’odeur de la peau grillée. Le zirconium qui disparaît dans l’ombre de l’habitacle. Norma part en courant en direction d’une ruelle piétonne. Alors que son cœur bat à toute vitesse et qu’elle est déjà loin, elle entend crier « Elle est folle ! Mais elle est folle ! Sale garce ! »

Elle arrive un peu décoiffée chez sa mère, gravit les escaliers et entre sans frapper.
– Maman ! Je suis lààààà !
Sa tante Déborah sort de la cuisine. Elle tient à deux mains un plat fumant qui sent délicieusement bon.
– Je t’embrasse après, il faut d’abord que je pose ça. Ta mère fait toujours à manger pour quinze.
Anne arrive pour embrasser sa fille :
– Ah ma chérie ! Pile à l’heure ! Toi, tu as couru. Tu es toute essoufflée. Tu as vu comme ma fille est mignonne, Débo ? Elle court pour être à l’heure chez sa maman.
Anne s’éloigne, laissant dans son sillage un parfum de santal qui se mêle au fumet de la nourriture. Ce sont des odeurs familières pour Norma, des odeurs qui l’accompagnent depuis son enfance. Elle se détend. Elle se laisse couler sur un siège, boit un grand verre d’eau. Regarde sa mère et sa tante s’agiter pour finir de tout installer. Ses yeux glissent sur le désordre ambiant… les bouddhas souriants, les drapeaux de prières tibétains, les piles de livres, les plaids en boule… La nourriture est bonne, succulente. Les saveurs lui tapissent le palais et diffusent en elle une vague de bonheur. L’eau est fraîche. Déborah rit. Fort. Comme à son habitude. Sa mère parle en se balançant. Comme à son habitude aussi. Faisant onduler ses longues boucles d’oreilles. Le temps s’écoule calmement. Norma est bien. Elle se sent protégée. Alors elle commence à parler. Elle a envie de se confier.

Elle raconte l’histoire avec le pharmacien. Ce type qui a osé lui faire des réflexions déplacées alors qu’elle lui avait poliment demandé une pilule du lendemain. Qu’elle attendait seulement de lui qu’il fasse son métier avec professionnalisme. La manière dont il l’a rabaissée. Oh bien sûr, elle omet l’épisode de l’expédition punitive avec Alex et Chloé. À peine a-t-elle terminé son récit, que sa mère et sa tante réagissent, fronts plissés, mains qui s’agitent dans les airs et têtes secouées :
– Mais c’est inadmissible, ma chérie. Il faut le dénoncer.
– Tu parles, le dénoncer à qui ?
– Mais enfin Débo, c’est grave.
– Je suis tout à fait d’accord. C’est TRÈS grave.
– Entendre ce genre de choses, de nos jours.
– Mais justement de nos jours. De NOS jours. Comme si c’était impossible… Comme si les cons avaient disparu…
– C’est plus que de la connerie. C’est criminel.
– Lui te rétorquerait que c’est la vente de la pilule qui est criminel.
– Oh oui, la rhétorique…
– Merde ! Tout ça pour ça ! À croire qu’on est pas allé assez loin. Je leur ferais bien subir des avortements clandestins à ces enfoirés, si c’était possible…
– Chercher à t’humilier de cette façon…
– Une aiguille à tricoter dans les entrailles, des produits de toutes sortes à absorber ou s’injecter, des coups de poing dans le ventre… Elles avaient pas toutes une copine comme Carol Downer…
– Ça me débecte.
– J’ai bien envie d’aller lui rendre une petite visite à ce monsieur, pour lui dire le fond de ma pensée.
Norma attrape la main de Déborah, sur la table :
– Tatie, c’est bon.
Et celle de sa mère.
– Maman, calme-toi.
– Oh ne t’inquiète pas pour ta mère. Ce week-end, elle va être hyper zen. Elle va se faire papouiller par Amma. Tu sais, la gourou indienne qui câline des foules entières…
– Ah ? Oui, je la connais. C’est pas la première fois que maman va faire la queue avec un tas d’inconnus pour avoir droit à son étreinte… Comment tu dis déjà ?
– Le darshan ! Elle est fabuleuse.
Déborah croise les bras et réplique :
– Tu parles… Je l’ai vue à la télé, hein… Plonger la tête contre la poitrine de cette femme, le visage collé contre sa tunique sur les traces de maquillage, et de sécrétions diverses de ceux qui m’ont précédée, tandis qu’elle me murmure des mantras incompréhensibles à l’oreille. Non, merci.
– C’est de l’amour pur qu’elle donne. C’est beau. Je crois que ça manque cruellement.
– Ben oui, c’est ça qui doit manquer aux sous-merdes comme ton pharmacien, Norma… Il faudrait aller lui faire un gros câlin. Paix et amour…

Suite au prochain épisode…

S.2 – Episode 5 – Expédition punitive

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Chloé a envoyé ces messages à Norma et à Alexandra. Elles sont toutes les trois remontées contre le pharmacien et elles ont décidé de se venger.

Elles n’ont encore rien prévu de précis. Mais Chloé prend les choses en main. Ça lui ressemble bien, ce genre d’action. Plusieurs de ses ex ont déjà payé cher… photos balancées sur internet, valises d’effets personnels en lambeaux livrées au bureau, fruits de mer périmés écrasés sur le canapé en cuir… Son imagination est sans bornes. Mais là, la cible est un inconnu…
– Il faut rester classique mais efficace.
Voilà ce que Chloé vient de leur dire, tandis qu’elles filent toutes les trois vers le Mac Do le plus proche. Elle ajoute :
– J’ai trouvé son adresse. On va aller lui rendre une petite visite dans sa banlieue résidentielle. On passe s’acheter à manger et on se met en planque dans sa rue. On va chercher Marie, avant ?
Norma lui répond aussitôt :
– Non. C’est tendu avec Marie, en ce moment…
– Et je suis sûre qu’elle désapprouverait, Madame coincée… enchaîne Alexandra. Fonce plutôt vers l’objectif Big Mac !

Après le passage au Mac drive, les filles se garent devant la maison du pharmacien. Il est 23h30. Le temps d’avaler leurs hamburgers, elles voient les lumières de la maison s’éteindre les unes après les autres. Elles vont se garer deux rues plus loin et décident d’attendre une demi-heure pour être certaines que tout le monde dort profondément.

– On passe à l’attaque !
– Alors maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
– Suivez-moi.

Les trois filles mettent leurs capuches, remontent leurs foulards sur leurs nez et sortent de la voiture. Norma et Alexandra emboîtent le pas de Chloé. Elles avancent vers la maison du pharmacien, toujours plongée dans le noir, et s’arrêtent devant le garage.
– Bon, pas de bruit, on va rentrer.
– Dans son garage ? Tu comptes péter la porte ?
– Attends, c’est une effraction là…
– Si ça se trouve, y a une alarme.
– Qui vous parle d’effraction ?
Chloé sort de son sac à main une petite télécommande, appuie sur le bouton et la porte du garage s’ouvre sans difficultés.
– Comment t’as eu ça, toi ?
Chloé regarde Norma et lui répond en prenant un accent russe :
– Pose pas questions. Toi savoir trop après et moi devoir éliminer toi.
– Hey, grouillez-vous !
Alexandra est déjà à l’intérieur, les deux filles la rejoignent et referment la porte derrière elles. Chloé fait signe de ne pas appuyer sur l’interrupteur et sort deux torches électriques et des paires de gants.
– T’as vraiment pensé à tout, toi !

Chloé brandit alors un couteau :
– Allez les filles, chacune son tour ! On va crever les pneus de sa grosse bagnole de misogyne dégueulasse. Faites-vous plaisir ! À toi l’honneur.
Elle tend l’arme à Norma. Norma crispe son poing sur le manche. Elle revoit la tête de ce sale type qui a voulu l’humilier et, pleine de rancœur, elle plante la lame dans une des roues. L’air s’échappe dans un petit bruit. Elle s’en prend aussitôt à un autre pneu.
– Ça fait du bien ! 
– À moi !
Alexandra prend le couteau, l’enfonce dans la troisième roue. Puis elle le tend à Chloé qui est en train de graver une belle bite sur la porte conducteur. Elle contemple son œuvre :
– Voilà, Monsieur le phallocrate !
Elle prend la lame et crève le dernier pneu.
– Le coup de grâce !
– Maintenant, on s’arrache.

Une fois dehors et la porte du garage refermée, Chloé leur dit d’aller l’attendre dans la voiture. Norma et Alexandra s’éloignent en silence. Elles prennent place et guettent, inquiètes, l’arrivée de leur amie en se demandant ce qu’elle peut bien fabriquer. Au bout de quelques minutes, Chloé arrive en courant, monte et démarre. Pour le plaisir, elle passe devant la maison du pharmacien avant de quitter le quartier. Norma a seulement le temps de lire, dans la lumière des phares, « trou du cul » taggué à la bombe noire sur la porte du garage. Quelques mètres plus loin, les trois filles mettent la musique à fond et rient comme des folles.
– Simple et efficace !
– Sa gueule, demain matin…
– Bonne journée, connard !
– De la part des grosses salopes !
– Ah oui ! Et qu’est-ce qu’il t’a dit d’autre, déjà ? « Alors, on a passé une bonne soirée ? »
– Oh oui, oh oui, oh ouiiiii ! On a passé une trèèèèès bonne soirée !
– « Estimez-vous heureuse que je vous la vende cette pilule… »
– Estime-toi heureux qu’on ait pas déversé du sang menstruel sur tes sièges arrière !
Des rires hystériques résonnent dans l’habitacle, sur fond de Rihanna.
– Allez on va arroser ça, place à la fête !

Quelques minutes plus tard, elles arrivent dans une boîte bondée. Norma n’a même pas besoin de boire, l’expédition l’a complètement grisée. Elle se sent légère et forte. Elle avance, sûre d’elle, sur la piste de danse, entourée de sa sœur et de Chloé, déchainées.

Elle sent une main sur ses fesses. Elle sursaute, se retourne, croise le regard et le sourire en coin d’un blondinet en bombers bleu électrique. Elle le fixe dans les yeux et lui assène :
– Toi, fais gaffe. Je te crève quand je veux. J’ai un couteau.
– T’as un couteau ? Wahou ! Tu veux voir le mien ? Non, je crois que tu vas prendre peur.
Le gars se marre et s’en va. Elle voit la tête de tigre brodée sur le dos de son blouson disparaître entre les danseurs. Chloé et Alex la regardent avec un sourire de connivence. Elles vont se noyer dans la foule, la musique, le bruit et danser jusqu’à l’aube.

Suite au prochain épisode …

S.2 – Episode 4 – On a passé une bonne soirée, au moins ?

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– On a passé une bonne soirée, au moins ?
Norma regarde le pharmacien sans comprendre.

Une bonne soirée ? La veille, en fin de journée, Jonathan est venu sonner chez elle. Elle n’avait plus de nouvelles depuis la baffe qu’il lui avait collée, une semaine plus tôt. Elle avait essayé de l’appeler, en se détestant de faire ça. Mais elle tombait à chaque fois sur le répondeur. Elle n’avait pas laissé de message. Elle ne savait pas quoi dire. En une semaine, elle avait eu le temps de mariner dans sa tristesse, sa rancœur et l’horrible impression de vide que laissait son absence. Alors, quand il s’est pointé hier soir… évidemment, elle lui en voulait encore… bien qu’elle n’arrive pas à faire le rapprochement entre ce geste intolérable et l’homme qu’elle avait en face d’elle… Le charme faisait son effet, comme à chaque fois.

Il est rentré dans l’appartement, la bouche pleine d’excuses et de promesses. Il avait réfléchi, il s’était dégoûté, ça ne se reproduirait plus, il ne méritait pas une autre chance, c’est vrai, mais… avec un peu de temps. Il était passé à l’épicerie en bas et avait acheté de quoi faire un repas en amoureux. Des toasts et du saumon de Norvège, du champagne et ses chocolats préférés. Il a allumé des bougies. Ils ont mangé en se regardant dans les yeux. Puis ils ont sauté l’un sur l’autre et ils ont fait l’amour.

Elle ne pensait plus à rien. Elle essayait.

Elle s’en voulait de céder si vite, si facilement. Elle s’en voulait de céder tout court. Mais c’était plus fort qu’elle. Elle se concentrait sur l’instant présent. Elle savait au fond que la suite serait aussi moche que ce qui avait précédé. Mais à ce moment-là, elle ne voulait rien se dire. Elle voulait se détacher de tout. Lâcher prise. Ils avaient fait l’amour fougueusement. Désespérément. Sans se protéger… alors que ça faisait trois jours qu’elle oubliait de prendre sa pilule. Avec toutes ces histoires, ces derniers temps…

Elle n’a pensé à ça que le lendemain matin.

Ce matin.

En fouillant dans le tiroir de la salle de bain pour retrouver son mascara, sa main est tombée sur la plaquette de contraceptif entamée. Et tout à coup, son cœur s’est serré. Trois comprimés de retard. La nuit d’amour non protégé. Le risque de grossesse. La réflexion de Jonathan, l’autre matin… L’angoisse l’a saisie.

Jonathan prenait sa douche juste à côté. D’une voix qui ne laissait rien paraître, elle lui a dit qu’elle devait filer pour arriver en avance à la librairie. Qu’il n’avait qu’à claquer la porte en partant. Et sans prendre le temps de se maquiller, elle a couru jusqu’à la pharmacie pour acheter une pilule du lendemain.

C’est ce qu’elle vient de demander au pharmacien.

Elle n’est pas sûre d’avoir bien compris sa réponse, alors elle répète. En élevant un peu la voix, pour être bien entendue :
– Je voudrais une pilule du lendemain.
– C’est pas la peine de vous énerver. Vous pouvez demander gentiment. Puis vous garderez les cuisses fermées, la prochaine fois.

Le client qui se tient au guichet d’à côté a un petit sourire moqueur, Norma le voit bien. Tandis que la petite vieille qui achète ses couches Confiance lui lance un regard compatissant. Le pharmacien est parti dans la réserve. Il revient avec la boîte. Norma tremble un peu sur ses jambes. Tout ça semble surréaliste. Est-elle en train de rêver ?
– 5 euros 75.
Norma fouille dans son porte-monnaie et tend un billet. Le pharmacien ne le prend pas et la regarde.
– Estimez-vous heureuse que je vous la vende. Et apprenez à prendre vos responsabilités.
Il avance la main pour récupérer le billet, mais Norma le retire. Elle le fourre dans son sac.
– Vous avez raison. Je vais aller ailleurs. Ça pue la merde, ici.
Elle tourne les talons et entend siffler un « salope » alors qu’elle franchit les portes automatiques.

En sortant de la deuxième pharmacie, où elle a obtenu le contraceptif d’urgence sans problème, Norma décroche son téléphone. Elle a besoin de raconter à quelqu’un ce qui vient de se passer. Encore frémissante de colère et au bord des larmes, elle appelle Marie.
– Allô ?
– Marie…
– Ouais, quoi ?
– Je voudrais te parler. T’as cinq minutes ? Il vient de m’arriver…
– Je t’arrête. Tu crois que j’ai envie de t’écouter après le cinéma que vous m’avez fait, ta sœur et toi, l’autre jour ? T’as même pas envoyé un message pour t’excuser.
– J’avais pas à m’excuser. Moi j’ai rien dit. Vous vous êtes emballées avec Alex. Tu la connais.
– Justement. On la connait toutes les deux. Tu sais qu’elle a un sérieux problème. Mais t’as pas bronché. Tu m’as pas défendue.
– Marie, je t’appelle pas pour parler de ça.
– Tu crois que je suis à ta dispo ? Que c’est comme tu veux, quand tu veux ? Ça marche pas comme ça. Là, tu vois, j’ai pas tellement envie de t’écouter et j’ai autre chose à faire.
Et Marie raccroche.

« Super sympa la meilleure copine ».

Norma ne veut pas appeler sa mère ou sa tante et hors de question qu’elle en parle à Jonathan. Elle ne lui dira rien. Elle redoute sa réaction par rapport à son oubli de pilule. Alors elle tape un sms qu’elle envoie à sa sœur et à Chloé, pour leur expliquer le coup de la pharmacie.

Chloé lui répond :

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Suite au prochain épisode …