S.2 – Episode 3 – La gifle est puissante

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La gifle est puissante. Norma vacille et se rattrape au bord du canapé. Jonathan continue de crier. Elle n’a jamais perçu autant de colère dans sa voix. Il marche dans tous les sens. Il s’éloigne d’un ou deux pas puis fond sur elle, prêt à lever la main, et recule à nouveau. Norma sent que sa joue est en feu. Elle baisse la tête et ravale les sanglots qui montent. Elle ne voit que les chaussures de Jonathan qui foulent le tapis à toute vitesse. Elle s’assoit lentement sur le canapé. Puis, poussée par la rage, elle se redresse d’un coup :

– Barre-toi ! Sors de chez moi ! Va-t’en !

Jonathan s’approche d’elle, le regard sombre. Mais elle se lève et lui fait face. Le sang bat vite et fort dans ses tempes.

Tout ça, parce qu’elle l’a traité de menteur. Parce qu’une fois de plus, il a fait son numéro alors qu’ils dînaient avec quelques amis. En rentrant, elle a osé lui dire ce qu’elle pense : qu’il en fait trop, qu’il invente, qu’il modifie les faits… qu’il triche. Et que c’est pitoyable.

Ils se toisent. Jonathan ne dit rien et ne bouge plus. Norma serre les mâchoires et la douleur se fait plus forte, lui mordant la moitié du visage. Elle pousse Jonathan de toutes ses forces :

– Dehors !

Il vacille, surpris. Sans plus lui adresser un regard, il attrape ses affaires et quitte l’appartement.

                Après son départ, elle a pris une douche et passé un peu de pommade sur sa joue. Elle s’est mise au lit, transie de tristesse. Elle a hésité à vider le fond d’une bouteille…  Mais le visage bouffi de sa mère, puis la voix avinée de sa sœur lui ont traversé l’esprit… elle a fermé les yeux.

Impossible de dormir. Les voisins font la fête, comme souvent. Trop souvent. Et trop bruyamment. Se foutant du reste du monde. Du reste de l’immeuble, surtout. « Quelle bande de petits cons. Sans gêne… Y’en a qui bossent demain… Connards d’étudiants… Et puis cette musique de merde… Putain 2h38… ». Elle tourne et retourne dans son lit. Tord son oreiller. Tire les draps, les rejette. Tape contre le mur pour leur faire comprendre, en criant « Ça suffit maintenant, tout ce raffut ! ». Puis se trouve pitoyable et se traite de pauvre fille. Essaie de ne pas penser à sa joue qui la démange et à la noirceur du regard de Jonathan tout à l’heure. Une noirceur qui ressemblait à de la haine. Ne pas penser non plus à sa place vide dans le lit. Faire taire la voix qui dit « il-ne-reviendra-plus ». Ne pas se demander si une gifle, ça peut s’oublier.

« Le premier qui me touche, il ne me revoit plus jamais… Me suis toujours dit ça… Oh Norma !… T’es pas le genre de fille qui se fait avoir par ces trucs-là… Faut que je dorme… Tout ce boucan, j’en peux plus… Éteignez cette musique et fermez vos gueules, bordel ! … Toujours pareil… Seuls au monde… Je vous botterais le cul, moi ». Et elle s’imagine en train d’accomplir ce qu’elle n’ose jamais faire. Elle se voit sortir de l’appartement en pyjama et frapper à la porte de ces malpolis pour les mettre à l’amende. Elle s’entend leur gueuler dessus. Apaisée, elle s’endort en rêvant qu’elle leur donne une bonne leçon.

Le lendemain, elle se réveille en vrac. Un sévère mal de tête lui vrille le cerveau dès qu’elle ouvre les yeux. Elle a mal partout. Elle descend une cafetière complète et s’adresse à un Jonathan imaginaire pour oublier un instant qu’il n’est pas là : « Je t’en propose pas chéri, puisque t’as passé la nuit dehors et que t’as éteint ton putain de portable… De toutes façons, t’aimes pas mon café… T’es peut-être en train d’en boire un bon, un vrai, chez ta môman… Ou chez une pétasse, à qui tu défonceras la tronche un de ces quatre parce qu’elle aura osé te contredire. ».

Le mal de tête ne passe pas. Heureusement, la gifle n’a laissé aucune trace, pas besoin de camoufler ça sous trois couches de fond de teint. Et puis, pas besoin de se maquiller aujourd’hui. Même en vidant le tube d’anticernes, elle n’arrivera pas à cacher cette nuit de merde. Yohan va encore s’en donner à cœur joie. Et ça ne loupe pas ! Dès qu’elle le retrouve dans l’arrière-boutique, il commence :

– Et ben dis-donc, faut que t’arrêtes de faire des folies de ton corps. Tu lui as demandé de te laisser dormir un peu ? Parce que, lui, c’est peut-être un petit branleur qui peut roupiller jusqu’à midi, mais toi t’as un emploi et la clientèle…

Elle le gifle.

Elle vient de le gifler. Sèchement. Froidement. Sans une seconde d’hésitation. Elle sent des fourmis dans ses doigts. Et le bruit de l’impact résonne encore dans sa tête.

Il se tient face à elle. Il a à peine bougé quand il a encaissé. Aucune expression sur son visage… Si… flotte encore ce fantôme de sourire qu’il avait juste avant, en lui parlant…

Elle l’a giflé.

Par pure méchanceté. Elle pourrait dire que c’est parce qu’elle a mal dormi. Qu’il est agaçant avec ses petites remarques et sa jalousie déplacée. Qu’elle est triste aujourd’hui et qu’il remue le couteau dans la plaie. Elle pourrait même penser qu’elle se venge sur lui. Qu’elle lui fait payer le geste de Jonathan.

Mais la seule vérité, c’est qu’elle l’a giflé.

Dans l’arrière-boutique. Au milieu des étagères poussiéreuses. Entre de vieux bouquins remisés et le four micro-ondes qui déconne. Dans cette immonde lumière jaune. Par méchanceté.

Par pure méchanceté.

Yohan ne réagit pas.

Il aurait dû éviter cette gifle. Yohan ne s’est pas défendu. Yohan ne répliquera pas. Elle lui en veut. Elle s’en veut. Il s’en va. Il retourne dans le magasin.

« Pourquoi tu n’as pas réagi. Pauvre mec. On te frappe, tu te laisses faire. Tu es une merde. Je suis une merde.»

 

Suite au prochain épisode …

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