S.2 – Episode 9 – Norma frissonne

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Norma frissonne. Elle attend sur le quai de la gare. Qu’est-ce qu’elle déteste ça. Elle est gavée depuis longtemps des moments poétiques : retrouvailles d’amoureux, larmes de séparation, errances de toutes formes.

Le vent froid qui s’engouffre, le retard qui s’accumule sur les écrans, le bruit assourdissant des trains de marchandises qui passent à toute vitesse… et l’envie parfois de se laisser glisser dessous… Ou d’y balancer ce type aviné qui tangue sur le quai à côté d’elle… Tout la répugne chez lui, ses ongles noirs crispés sur sa canette, sa façon de la coller d’un peu trop près et sa voix quand il l’a traitée de pute en gueulant, tout à l’heure, dans le hall, parce qu’elle refusait de lui donner quelque chose…

Norma chasse toutes ces pensées et se réfugie dans la chaleur du wagon. Mais ce sont d’autres idées qu’elle essaie en vain d’effacer de son esprit. Jonathan au bras d’une autre. Jonathan qui en embrasse une autre. Jonathan qui regarde cette autre avec une étincelle au fond des yeux.

À partir des mots de Marie, imaginer tout un tas de scénarii possibles, des situations sous tous les angles… Depuis une table voisine, l’apercevoir qui prend sa main sur la nappe tachée du bistrot et qui se penche vers elle. Au coin de la rue, presque cachée derrière le mur, les entrevoir en train d’arpenter le trottoir à grandes enjambées, enlacés, souriants. Derrière le reflet d’un parebrise étincelant, discerner leurs deux profils qui se rejoignent… C’est plus fort qu’elle, à partir d’une idée il faut toujours qu’elle brode. Que son cerveau, tournant à toute allure, l’entraîne bien plus loin.

Le mouvement du train la berce. Elle a mis du temps à se réchauffer. Elle n’a pas quitté son manteau. Dans ce cocon de laine, la tête reposant sur son écharpe, elle glisse dans le sommeil. Le visage de Jonathan se transforme et s’efface. Sa voix prend un autre timbre. Il se dispute avec elle et la seconde d’après lui propose un thé en souriant. Puis il a disparu. Norma voit sa mère et elle jurerait que ça empeste l’encens. Anne parle en chuchotant pour ne pas la réveiller. À son murmure se mêle celui de sa tante. Quelqu’un remonte la couverture sur elle. Soudain la main manucurée se crispe de douleur. Quelqu’un pousse un cri, qui se mue en rire. On dirait celui de Marie. Est-ce qu’elle a bien prononcé ces mots ? Je t’ai toujours dit qu’il se foutait de toi.

Une voix anonyme et familière annonce la prochaine gare…

Norma sent qu’elle a dormi profondément, la bouche ouverte. Elle s’essuie discrètement le coin des lèvres en espérant de toutes ses forces ne pas avoir ronflé. Au moment où elle se lève pour récupérer son sac, l’homme assis sur la banquette en face lui adresse un :
– Alors, on a fait un gros dodo…
Norma lui sourit gênée et quitte le wagon les joues en feu. Elle s’en veut aussitôt. « Pourquoi tu as souri à ce type ? De quoi il se mêle avec sa remarque condescendante… c’est quoi son délire ? Humilier les jeunes femmes… Il n’aurait pas dit ça à… Pfff. Connard. ». Elle se jure intérieurement de ne plus jamais se laisser déstabiliser dans ce genre de situation.

Une secousse fait tomber sa tête en avant. Elle se réveille dans un sursaut. Elle est toujours assise. L’homme en face lit son journal.
Ce n’était qu’un rêve.
Elle regarde sa montre. Elle sera bientôt arrivée. Elle rassemble ses affaires et se met debout d’un pas chancelant.
– Alors, on a fait un gros dodo…
C’est l’homme qui vient de lui parler. Les yeux levés vers elle. Un abominable petit rictus au coin de lèvres. Norma ne baisse pas le regard. Elle l’affronte. Mâchoires serrées, visage fermé. Pas l’ombre d’un sourire ou d’une rougeur. L’homme déglutit. Son rictus s’est effacé. Il retourne à sa lecture en se raclant la gorge.

Des rêves prémonitoires maintenant…

Quand elle arrive chez son père, quelques heures plus tard, il n’est pas encore rentré. Il va falloir l’attendre en compagnie de Karine. « Quelle journée de merde ». Pourtant sa « belle-mère » lui sourit de toutes ses dents bien étincelantes. Blanchiments réguliers et soins orthodontistes de pointe depuis son plus jeune âge. Elle fout chaque année une fortune dans ce sourire carnassier hollywoodien. Norma se demande si c’est un des trucs qui a séduit son père.

Karine lui offre un jus de fruits et l’invite à s’asseoir dans le confortable canapé en cuir blanc. Son père a renoncé à adopter un chat pour préserver l’intégrité de ce canapé. Lui qui a toujours adoré les félins. Norma se demande un instant qu’est-ce qui apporte le plus de satisfaction… Un sofa en cuir de buffle véritable, « le diamant du cuir » comme l’avait précisé ce petit péteux de vendeur persuadé d’être le dieu de la vente, capable de refourguer un congélateur à des esquimaux, ah ah ah… Un canapé impeccable donc ou un matou caractériel semeur de poils qui se comporte comme s’il ne savait pas qu’il a des griffes au bout des pattes ?
– Tu n’as pas l’air très en forme, Norma.
« Oh non pitié. Elle m’a installée sur le divan pour faire mon analyse. »
– Je suis… préoccupée, en ce moment. Tu sais souvent mon cerveau s’emballe. J’arrive pas à débrancher. Je cogite, je cogite. « C’est sûr que tu dois pas avoir tellement ce genre de problèmes, toi ».  C’est fatigant parfois.
– Je comprends…. Ce n’est pas à cause de Jonathan ?
Norma se redresse et se réinstalle sur le bord de l’assise. « C’est dingue, on ne peut jamais s’asseoir correctement sur ces machins… Pourquoi elle me parle de Jonathan ? Quand j’essaie précisément de ne pas penser à lui et à… cette histoire. ». Karine n’attend plus de réponse et poursuit :
– Méfie-toi de lui… oh je sais, je n’ai pas à te dire ce que tu dois faire. Tu es une grande fille. Intelligente. Et ça ne me regarde pas. C’est sans méchanceté, Norma. Tu ne m’aimes pas beaucoup mais moi je n’ai rien contre toi. Je suis sincère, et bienveillante, quand je te dis : méfie-toi de lui.
Norma brûle d’envie de demander « pourquoi » mais elle n’est pas sûre que ce soit une bonne idée.
– C’est un menteur…
– Je sais, Karine. Il aime enjoliver les choses, il en fait parfois un peu trop, c’est son côté frim…
– Mais pas seulement. Ce n’est pas seulement un frimeur inoffensif.
Son regard est très sérieux tout à coup. Sa voix s’est faite plus grave. Elle prend une inspiration pour parler mais le bruit de la porte d’entrée l’interrompt. Le sourire faux réapparaît sur son visage. Et d’une voix forte et agréablement timbrée elle lance :
– Chéri, ta fille est là !

Suite au prochain épisode…

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