S.2 – Episode 8 – Mais quelle conne !

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– Mais quelle conne !
La voix de Chloé vient de résonner dans le café. Quelques visages se tournent vers leur table. Norma prend un sourire crispé en remuant sa paille en plastique dans son verre de limonade. Et Alexandra fait toujours une gueule de dix pieds de long, comme à son arrivée. Dès qu’elle a poussé la porte, Norma a compris que quelque chose n’allait pas. Et sans surprise, elle a entendu sa sœur raconter son énième altercation avec sa patronne, une morue prénommée Chantal. Pendant tout le récit, Chloé a fait des grimaces d’exaspération en sautillant sur son siège. Norma aspire une gorgée de limonade et s’adresse à sa sœur :
– Alex, c’est pas nouveau. Ça fait six ans que tu bosses pour elle et un bail que tu me racontes les mêmes histoires. Elle te parle mal. Elle te rabaisse. Elle sabote ton travail. Elle t’humilie devant les clientes. Elle t’a même accusée de voler des produits et de piquer dans la caisse. Elle menace de te renvoyer toutes les semaines. D’ailleurs tiens, ce serait une bonne chose ! Parce que je vois bien que tu le vis de plus en plus mal.
– Et plus tu vas mal, plus tu picoles.
La spontanéité de Chloé est désarmante. Norma observe la réaction de sa sœur du coin de l’œil. Mais loin de se vexer pour cette remarque – comme elle l’aurait fait avec Marie, ou qui que ce soit d’autre – Alexandra acquiesce :
– Je sais.

Soulagée d’avoir évité l’orage, Norma en profite pour enfoncer le clou :
– Ça suffit, Alex. Tu l’as dit toi-même l’autre jour : « tu te laisses pas faire ». Alors là, faut que t’arrêtes. Change de salon ! Change de taf! Balance-lui ta démission à la gueule !
– Et barre-toi en emportant le stock de cire d’épilation.
– Je peux pas…
– Et après si tu veux, on organise une nouvelle expédition punitive. T’as son adresse ? T’es déjà rentrée chez elle ?
Norma fusille Chloé du regard :
– T’es tarée! Déjà parle pas si fort… Et puis les expéditions… machin… c’est pas un jeu, ok ? Ça va pas devenir notre nouveau hobby du week-end.
– Moi je propose ça pour rendre service…
– Et toi Alex, arrête de dire que tu peux pas. C’est simple : tu prends la décision et tu le fais.
– J’ai besoin de travailler.
– Tu retrouveras un boulot ailleurs. En un claquement de doigt. C’est sûr. Puis sinon tu sais que papa te propose depuis lon…
– Arrête avec papa !
Norma a sursauté, Chloé aussi.
– Je prendrai pas son sale fric pour ouvrir mon salon de beauté. Tout comme toi tu veux pas de son pognon pour écrire ton satané bouquin. Alors arrête de m’en parler !
– T’as raison. Je suis désolée. En ce moment, je sais pas ce que…
– Et puis je veux pas mon propre salon ! J’en ai jamais voulu ! Je veux pas être la patronne ! Je veux pas diriger, gérer, penser à tout, donner des ordres, endosser les responsabilités. Je veux pas ! T’as compris ? Et je veux pas quitter Chantal ! Oui, elle me rend folle. Mais elle a été là pour moi. Quand notre père chéri s’est barré, justement ! Et que maman était complétement perdue. Chantal, elle m’a écoutée. Elle a compris. Elle me remplaçait au pied levé quand j’avais tellement pleuré dans la réserve que j’avais les yeux d’un lapin atteint de myxomatose. Elle donnait le change devant les clientes quand j’avais la tête ailleurs et…
Elle se tourne vers Chloé :
– …Oui, je suis déjà allé chez elle. Parce qu’elle m’invitait tous les week-ends pour manger avec son mari et son fils. Ils ont partagé avec moi tous leurs poulets-frites du dimanche.
– Enfin j’étais là, moi.
Norma vient de parler, les yeux baissés sur la vieille table en formica du café. Alex secoue la tête :
– Faut toujours que tu ramènes tout à toi.
– À t’écouter, on dirait que t’étais seule.
– Toi, c’était pas pareil.
Le cœur de Norma se met soudain à peser dix tonnes. Elle se lève, balance un billet de 5 euros sur la table et sort sans un mot. Depuis la rue, elle jette un dernier coup d’œil à l’intérieur du café. Elle croise le regard stupéfait de Chloé. Alexandra ne se retourne pas. Norma n’aperçoit que le tigre brodé sur le dos de son blouson bleu.

Norma a reçu un message de Marie lui demandant de passer chez elle dans la soirée. Norma sourit à l’idée de leur réconciliation. Elle s’est habillée comme pour un premier rencard, l’épilation en moins. C’est presque ridicule. Elle a mis un petit ensemble noir et des boucles d’oreilles en nacre. Elle s’est même fait un après-shampoing et elle s’est aspergée du parfum préféré de Marie. Perchée sur des bottes à talons qui élancent sa silhouette, elle a même pensé à acheter un pot d’Häagen Dazs chez l’épicier du coin. Elle arrive avec les 10 minutes de retard réglementaires pour laisser un peu de marge à Marie, éternelle miss-à-la-bourre. Cette dernière la reçoit à moitié en pyjama, trainant des pieds dans ses chaussons. Norma se sent gênée en enlevant sa veste.
– Tu sors après ?
– Euh… Peut-être… je sais pas. Je mets ça au congel’…
– Ah… Pour une autre fois la glace. Ou tu la ramèneras chez toi. Ce soir ça me donne pas envie… et je veux me coucher tôt.
Le message est clair. Il ne faudra pas trop traîner.
– Prends un truc à boire dans le frigo.
Norma se sert un jus de pomme et rejoint Marie dans son salon. Son amie est lovée dans le canapé. Norma s’assoit dans le fauteuil en face.
– T’as l’air crevée.
– Ouais, je suis un peu malade en ce moment. Et je fais des bonnes journées au taf.
-J’aurais pas dû passer…
– Si, si. Je voulais te voir ce soir. Parce qu’après… Si j’attends trop, je saurais pas comment te le dire.
– Je t’écoute.
– Je sais pas trop comment on est censé balancer ça… Je sais que c’est un peu tendu ces derniers temps entre nous, mais tu es mon amie…
– Oui. Toi aussi tu es mon amie.
– Voilà… On est amies… et… entre amies… Je crois qu’il faut être sincères… Pas de cachotteries.
– C’est encore à propos d’Alex ? Je sais ce que tu vas me dire et tu as raison. Mais c’est très compliqué, tu sais. J’étais encore avec elle cette après-midi et … C’est très compliqué. Non, non, c’est bon, je me défile pas comme l’autre fois au téléphone. Mais il faut quand même que je t’exp…
– Jonathan te trompe.
– … Pardon ?
– Il te trompe. Il voit quelqu’un d’autre. Je les ai croisés. Et ça ne pouvait pas laisser de doute. Une connasse blonde, beaucoup moins jolie que toi…
– Quand ?
– Aujourd’hui, pendant ma pause déjeuner. Il ne m’a pas vu. Je suis restée bête. Je ne savais pas ce que je devais faire. Aller le saluer en le traitant de connard ou…
– Le prendre en photo avec ton téléphone pour m’apporter une preuve.
– T’as pas besoin de preuve, tu me fais confiance quand même.
– Je sais pas.
– Ah… Et pourquoi j’inventerai un truc pareil ?
– Jalousie ?
– T’es pas sérieuse.
– Tu me balances une bombe, tranquillement installée sur ton canapé alors qu’on se parle plus depuis des jours. Je devrais me contenter d’un jus de pomme pour faire passer la nouvelle. Et dans vingt minutes tu me mettras à la porte parce que t’es tellement fatiguée. C’est toi qui es pas sérieuse. Avant que ça tourne mal, je vais te souhaiter bonne nuit, je vais récupérer mon pot de glace dans le congélateur et je vais rentrer pour le manger chez moi.
– Avec ou sans l’homme de ta vie qui se fout de ta gueule ?

 

Suite au prochain épisode…

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