S.1 – Episode 2 – Allô sœurette

Résumé de l’épisode précédent : Norma quitte l’appartement d’un inconnu avec lequel elle a passé la nuit. Dans l’ascenseur elle découvre qu’elle s’est blessée à l’arcade sourcilière, sans se souvenir comment. Dans la librairie où elle travaille, son collègue Yohan soigne sa plaie. Pour lire l’épisode précédent

Allô sœurette

Courtoise - illustration - S1 E2

– Allô sœurette.
– Salut.
– Quoi de neuf ?
– Je travaille chez les tarés.
– Bienvenue au club.
– Ta harpie de patronne t’a encore refilé le club du troisième âge pour leur épilation du maillot ? Ou le pervers poilu qui fait des allusions cochonnes ?
– C’est la routine ma chère, rien qui sorte de l’ordinaire. À 14h00, j’ai un massage avec Madame Munster.
– Celle qui a 6 orteils à chaque pied ?
– Non, celle qui sent le fromage. Madame Munster et pas Monster. Et toi ?
– Yoyo se mêle de ma vie sexuelle.
– La routine aussi.
– Arrête ! Tu me fais flipper.
– C’est lui qui fait flipper, pas moi. Je crois que son béguin pour toi a viré à l’obsession.
– Je crois aussi.
– Ceci dit c’est un gentil garçon. Il te couvrirait d’attentions.
– Je raccroche ou je vais faire des cauchemars cette nuit.
– Attends ! Tu viens ce week-end, hein ?
– Euh…
– On fête mon anniversaire en famille. Mémoire de poisson rouge ! Papa, maman, tatie, toi, moi…
– La nouvelle meuf de papa, la dépression de maman…
– Maman va super bien en ce moment.
– C’est vrai, depuis qu’elle a rencontré le yoga, les graines, le sans gluten et la béatitude spirituelle.
– C’est chouette !
– Amen.
– Chloé sera là aussi.
– Compte pas sur moi pour prévoir le gâteau et les bougies.
– Et le cadeau ?
– Bye. Bon massage !
– Bisou.
        Elle raccroche et marche vers la boulangerie. Elle n’a rien mangé ce matin et commence à avoir vraiment faim. Yohan aurait dû lui ramener des croissants, plutôt que le parfait nécessaire du petit infirmier. « Il n’y connait vraiment rien aux femmes celui-là ». Et elle n’a pas tellement apprécié sa petite remarque. Il a toujours l’air de connaître le moindre détail de sa vie. Alors qu’elle-même ne se rappelle pas comment elle s’est blessée. Il faut vraiment qu’elle arrête de boire avant de suivre des inconnus chez eux. Un jour elle aura un pépin… du genre un épisode amnésique qui vous laisse une arcade sourcilière pétée… ou pire encore.

       Elle croise son reflet dans la porte vitrée de la boutique et se dit qu’elle a vraiment l’air tarte avec ce pansement sur le sourcil droit. Mais son image s’évanouit aussitôt dans l’ombre d’une femme qui essaie de sortir en manœuvrant péniblement une poussette. Norma se met sur le côté pour la laisser passer et lui retient gentiment la porte, puis la voit s’éloigner sans un sourire.
– De rien !
         Elle a parlé un peu plus fort qu’elle ne l’aurait voulu. La femme s’est retournée, la fusillant d’un regard du genre « Qu’est-ce que t’as pauvre hystérique ? Occupe-toi d’un nouveau-né 24 heures sur 24, essaie de conduire une poussette merdique et après tu pourras venir me donner des leçons de politesse ». Bon, en vrai, il n’y avait sans doute pas tout ça dans son regard qui n’a duré qu’une seconde. Elle a déjà tourné le dos depuis longtemps quand Norma, un peu bête, se décide à entrer pour acheter son sandwich.
         En sortant de la boulangerie, elle hâte le pas pour disparaître au coin de la rue. Elle a vu Yohan arriver à grandes enjambées et elle n’a vraiment aucune envie de partager la pause déjeuner avec lui. Elle a déjà englouti la moitié de son sandwich quand elle se trouve un coin tranquille au soleil. L’endroit est calme. On entend à peine les cris de quelques enfants qui jouent plus loin. Elle s’assoit par terre et envoie valser ses chaussures. Ses orteils s’enfouissent dans l’herbe chaude. Elle lèche ses doigts pleins de mayonnaise et regarde l’écran de son téléphone pour la quarantième fois aujourd’hui.

       Pas de message.
        À chaque fois, ça lui provoque une petite déflagration dans le cœur. Ou dans le ventre. Entre les deux. Bref un truc pas très agréable. Elle soupire et bascule en arrière pour s’étendre au soleil. Elle essaie de ne pas y penser et de savourer la satisfaction d’être vivante, en possession de tous ses sens, dans la douceur dorée de midi.
        Mais elle ne pense qu’à lui. Dès qu’elle a une minute de libre.
        C’est dingue.
       Elle craque et lui envoie un message tapé en vitesse, en essayant d’y mettre de l’humour… ou en tous cas de la bonne humeur. Tellement pas elle. Pathétique. Il ne répondra sûrement pas.
        Elle se relève et se rechausse, il est temps de retourner travailler. Ça la soulage presque. Même si parfois les journées se traînent à la librairie – en dehors de Noël ou de la rentrée de septembre, on ne peut pas dire qu’ils soient débordés de clients – elle trouve toujours quelque chose à faire. Et puis les rayonnages pleins de livres la réconfortent, depuis qu’elle est gamine.
        Alors qu’elle veut traverser la route, elle s’arrête brusquement et remonte sur le bord du trottoir car une voiture arrive à toute vitesse. Elle la regarde passer en secouant la tête  «Tu devrais rouler encore plus vite, connard. Tu dois être pressé de mourir… » a-t-elle à peine le temps de penser en faisant deux pas sur le passage piéton. Une voiture rouge vient la percuter et elle se sent tomber lourdement sur le goudron chaud.

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 – Merci à Biba, Cosmopolitan, Voque, Lui et Grazia de m’avoir fourni la matière pour mon illustration –
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